Je ne suis pas journaliste.
Je suis un autodidacte venant du multimédia tombé un peu par hasard dans la presse en 2000. Selon mon point de vue, dans mon métier, ce que l’on appelle aujourd’hui le “design interactif” pour qualifier un profil polyvalent, peu de choses ont changé. Vraiment. Je fais aujourd’hui ce que je faisais il y a 15 ans dans le milieu multimédia de l’époque. Je “designe” des interfaces, j’imagine des systèmes de navigation, j’analyse un discours narratif et le transpose en écrans interactifs. A l’époque je le faisais pour des Agences de com, pour réaliser des sites, des CD-ROM ou des projets personnels. Aujourd’hui, je le fais pour la presse.
Ce qui a vraiment changé, c’est que les journalistes, après des années d’inconscience, ont soudainement compris que toutes les composantes du multimédia sont maintenant à prendre en compte dans leur métier.
Aujourd’hui, dans ce contexte, je vous l’avoue, je me sens un peu à l’étroit. Et je ne pense pas être le seul.
Parce qu’aujourd’hui, les analyses que je vois et entends autour de moi mettent le journaliste au centre même du processus de conception, en faisant de lui une sorte de super chef de projet, qui oriente la direction artistique, conçoit l’ergonomie, les systèmes d’interactions, les animations, la réalisation audio et vidéo, pilote le développement sur tous les supports qui existent (et qui se multiplient tous les jours).
Un journaliste chef de projet ? Moi, je n’y crois pas.
Pourquoi ?
(c’est la que je me fais des ennemis) Parceque dans ce que je vois des jeunes journalistes, et aussi de ceux qui ont plus de bouteille, c’est qu’ils n’ont de compétence dans aucun de ces métiers. Ils ont quelques bases en photo, quelques bases en vidéo, quelques bases en prise de son, quelques bases en graphisme, quelques bases en ergonomie, et n’ont souvent pas de bases techniques plus avancées.
Bref, ils ne savent pas faire grand chose dans l’univers du multimédia.
Et cet univers est extrèmement mobile et technique. Ce qui sera faisable demain en multimédia dépend des outils et de ce qu’ils permettent. Dans quelques jours la suite CS5 d’Adobe va être lancée en France, et elle ouvre des perspectives phénoménales en terme de design interactif. Le langage de programmation Xcode qui s’ouvre depuis peu pour l’ipad offre aussi d’incroyables possibilités techniques et éditoriales (oui oui, éditoriales). Le html5 en gestation, Air, silverlight, Flex, Ajax, Catalyst… Peu de journalistes connaissent même ces noms qui vont pourtant modifier leur métier.
Ils ont tout au plus une formation en photoshop. Et la plupart du temps la fonction principale qu’ils maitrisent, c’est retailler une photo.
Imaginer piloter des projets fondés sur des notions aussi complexes et évolutives sans avoir un minimum de connaissance des techniques, cela me semble impossible, et plutôt arrogant. Le pilote aura toujours moins de connaissances que ceux qu’il va piloter.
Je me questionne donc sur la question de la technique. C’est un peu la question à la mode. Je pense personnellement qu’elle est constitutive du journalisme multimédia. Elle est aussi constitutive de la narration à une époque où on voit la notion de “digital storytelling” évoquée dans toutes les écoles de journalisme. On ne peut pas raconter une histoire sans savoir les options techniques que l’on a pour la raconter (autre que le blog…).
Une solide formation technique
Cela veut-il dire que justement dans ces écoles la formation technique doit être plus poussée ?
Oui, j’en suis sur. A chaque fois que j’évoque cette notion, cela provoque toujours des réactions. Mais ces réactions sont souvent fondées sur des préconçus sur la complexité de la maîtrise de ces techniques.
- Tout d’abord, pour ce qui est de l’acquisition des médias. Cela n’est pas si compliqué de faire du boulot professionnel rapidement, en son, en photo ou en vidéo. Je le sais car je vois quelques très jeunes apprentis se débrouiller très bien dans cet exercice. Pour la vidéo par exemple, les appareils modernes permettent rapidement de faire des choses époustouflantes. Pour le son, tout est dans la rigueur. Pas très compliqué. Cela nécessite juste une rigueur absolue.
- Ensuite pour la réalisation et le montage. La aussi, il suffit d’avoir un peu de sensibilité, et d’aimer bien faire pour arriver à quelque chose. Je suis effaré de voir qu’après 2 ans de formation dans les écoles de journalisme, les jeunes étudiants savent aussi peu. Normal selon moi, on leur apprend à faire de la télé : montage cut et prise de vue face caméra, l’exercice vidéo le plus ennuyeux et le moins créatif de la terre. Trainez un peu sur vimeo et regardez ce que des amateurs peuvent faire, c’est étonnant.
- Et aussi pour la maîtrise de quelques logiciels clés : je pense à flash et photoshop. Quand on a passé 2 ans à se coltiner Avid ou Final Cut, je vous assure, flash c’est pas vraiment compliqué. Pas bien dur de faire de l’interaction et de l’animation, je vous le garantis.
- Et la programmation dans tout ça ? La je vous l’accorde, la programmation c’est un obstacle. C’est la limite. Mais s’il n’est pas dans les compétences du journaliste multimédia de programmer, il doit passer plus de temps en veille technique : bien comprendre et suivre le potentiel des logiciels. En fait, selon moi, quand on a commencé à s’investir dans le processus, cette étape coule de source.
C’est possible
Au final, c’est une question de choix. Aujourd’hui, dans l’univers du journalisme, il y a tant de choses qu’il faut maitriser : écriture web, management de communautés, suivi naturel de l’actualité, outils de temps réel…. Mais on parle de multimédia non ? Selon moi, c’est le parent pauvre du secteur. On passe plus de temps dans les écoles à apprendre à blogguer (ce que tout le monde fait aujourd’hui et qui n’est absolument pas distinctif du métier journalistique… mon neveu administre un blog…) qu’à maitriser des techniques plus qualitatives et vraiment multimédia.
Bien sur, cela n’est pas facile. Le journaliste multimédia pour moi est un grand polyvalent qui va shooter dans la journée, derusher dans l’après midi, maquetter et monter dans la soirée.
C’est dur, mais c’est le plus beau métier qui soit : réunir le fond et la forme dans un produit complet, et imaginer les outils pour le faire.
